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Marc Strauss,
Le « traumatisme »

Paris, Stage du CCPP sur le psychanalyste et les sujets "traumatisés", 21.09.2017

 

Le troumatisme

 

Stage du Collège de Clinique psychanalytique de Paris, organisé par Colette Soler et Sol Aparicio sur le thème : « Le psychanalyste et les sujets « traumatisés »

 

21 septembre 2017

 

Merci de me proposer de parler ici, et de m’avoir donné l’occasion de relire l’Au-delà du principe du plaisir de Freud. C’est extrêmement impressionnant de lire Freud après Lacan, pour mesurer à quel point Lacan est freudien, jusqu’à lui emprunter des expressions qui figurent en toutes lettres dans son texte.

 

La question de départ est de préciser ce qui fait notre raison de nous intéresser au traumatisme, au point de nous passionner pour ceux que subissent les autres, et qui constituent l’essentiel de ce qu’on appelle les actualités. Les enfants violés, les migrants traités comme des objets, ceux qui se sont retrouvés face à des terroristes aux ouragans ces derniers jours.

 

Qu’est ce que les gens qui ont vécu des choses épouvantables ont de pareil à nous ? Si nous arrivons à savoir comment ils font pour les supporter, ça pourrait peut-être nous aider pour supporter ce qui nous est épouvantable à nous.

 

En effet, ce que nous partageons avec eux est une épouvante irréductible. Si eux l’ont vécue, nous pouvons la sentir toujours plus ou moins planer autour de nous, comme une menace sans visage. Un autre nom de l’épouvante, plus commun chez nous, c’est l’horreur, quand elle surgit. Ce n’est pas l’angoisse, ni la peur Freud prend soin de nous le préciser au début de son article de 1920, l’au-delà du principe de plaisir. Il y parle de la névrose traumatique, pour les meilleurs raisons : elle a préoccupé le milieu psychanalytique pendant les années qui ont précédé, les années de ladite Grande Guerre, qui n’a pas été avare en horreurs inédites. C’est cette guerre qui a marqué l’industrialisation, non de l’extermination, il faudra encore attendre quelques années pour y arriver, mais l’industrialisation de la guerre. Dans les tranchées, chaque soldat a pu mesurer qu’il n’était qu’un numéro matricule, son corps réduit à un instrument au service des machines à tuer. Lacan a fait grand cas ce moment de mutation des coordonnées du sujet, qui ne dispose plus d’aucun idéal auquel se raccrocher pour donner sens, non seulement à sa mort, mais même à sa vie. Il y a vu la réalisation de la destitution subjective, qui est aussi la visée de l’analyse, et a retrouvé dans le Guerrier appliqué de Paulhan son modèle. Mais nous pouvons aussi dire que si l’analyse de la structure évanescente du sujet a pu être poussée aussi loin, c’est parce que le discours dont se produit cette destitution l’avait déjà réalisée dans l’histoire. Non pas qu’il n’existait pas auparavant, ce statut du sujet comme barré, mais le discours dominant permettait de le voiler, c’était même une de ses fonctions.

 

C’est un fait, la guerre de 14-18 a changé le monde, et ceux qui la vivaient savaient qu’il se passait là quelque chose. Les psychanalystes surtout, qui, souvent en raison de leur qualité de psychiatres, étaient mobilisés dans les armées pour traiter les névroses de guerre. C’est pourquoi beaucoup d’entre eux, parmi des plus éminents, en ont énormément parlé entre eux. Le Ve Congrès international de psychanalyse a été consacré au problème des névroses de guerre. Les communications, celle de Sandor Ferenczi et de Karl Abraham seront reprises en 1919 dans un petit recueil comprenant, en outre, un texte du psychiatre Ernst Simmel et une introduction de Freud.

 

Les troubles successifs que manifestent certains sujets suite à guerre étaient décrits depuis l’antiquité, mais c’était assez inhabituel pour n’être pas problématique. La question des troubles post-traumatiques s’est reposée au moment de l’industrialisation encore pacifique, avec les accidents du chemin de fer. C’est Oppenheim (1857-1919) qui en 1889 qui est officiellement à l’origine du terme de « névrose traumatique », un an après la publication par Freud de l’étiologie sexuelle des névroses.

 

C’est la guerre et ses névroses si particulières qui fait apparaître à Freud une étrange similitude avec la situation de l’analyse. La compréhension des symptômes et leur interprétation aux patient n’arrête pas leur répétition. On les comprend, mais ils sont toujours là, ils insistent. Nous savons sur quelles bases se faisait cette compréhension : l’Œdipe et ses crimes, à réprouver pour chacun, alors même que le désir qu’il soutient ne s’éteint jamais. IL s’avère à l’expérience que prendre conscience des ses désirs réprimés qui expliquent le compromis symptomatique ne suffit pas à en venir à bout.

 

Quelque chose insiste, au-delà de ce qui peut s’en représenter, reste en souffrance, dans les deux sens du mot comme dit Lacan dans le chapitre V du séminaire XI, les quatre concepts de la psychanalyse qui est notre deuxième référence ici – en souffrance, c’est toujours en attente, et ça fait toujours mal. Quelle est cette chose ?

 

Pas étonnant, dit Lacan au début de la même leçon que la psychanalyse ait commencé par la postulation du traumatisme ; et qu’elle ait, avec l’homme aux loups en particulier, poussé la recherche de la cause, à savoir le réel, le réel qui est au-delà de l’automaton, du retour, de la revenue, de l’insistance, organisées par le principe du plaisr.

 

Lacan donne dans cette leçon le fin mot du trauma, la rencontre manquée, irrémadiablement manquée. Ce manque fait trace et se répète. Et tout l’enseignement de Lacan sera de nous montrer que ce manque est un effet du signifiant et que sa trace est contingente, donc particulière à chacun.

 

Il faut préciser qu’il n’y a de signifiant que pris dans une chaine qui les articule, S1-S2 en est le mathème. Mais s’ils vont par deux, comme Jackobson avec l’opposition phonématique l’a montré à Lacan qui s’en est servi, chaque signifiant est différent de tous les autres. Toute l’affaire tient donc à ce que la chaine ne s’écrit pas S-S, ou S1-S1, mais S1-S2. Qu’est ce qui distingue S1 de S2 ? Et qui empêche entre eux une rencontre sans reste ?

 

Il y a entre S1 et S2 une « rupture d’équilibre », c’est un terme de Freud dans l’Au-delà, quand il parle de l’apparition de la vie dans l’inanimé : « La rupture d’équilibre qui s’est alors produite dans la substance inanimée a provoqué dans celle-ci une tendance à la suppression de son état de tension, la première tendance à retourner à l’état inanimé́. »

 

Ce n’est pas la seule occurrence du terme de rupture dans ce texte de Freud. Au contraire, il y en a beaucoup, le plus souvent il parle de la rupture des barrières de défense de l’organisme. Et en effet, la différence, la différence dynamique de forces, donc leur affrontement, leur conflit est pour Freud fondamental. Mais comme il le précise, il ne se joue plus entre les pulsions du moi et les pulsions libidinales, entre les forces du refoulement et les forces refoulées, mais entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

 

Nous trouvons aussi cette disparité, ce déséquilibre, décrit par Freud au départ de la pensée de l’enfant : au début du Roman familial, il nous explique que l’enfant se met à fantasmer, à travailler intellectuellement, parce qu’il est déçu : le compte n’y est pas entre l’amour qu’il porte à ses parents et celui qu’il reçoit d’eux en retour. Pour le dire simplement, ils ne sont pas prêts à tout pour lui et la déception est donc inaugurale.

 

La motivation de la fantasmatisation est donc la vengeance, que nous retrouverons dans le jeu du fort-da. Mais au-delà, il s’y joue autre chose, qui n’est rien moins que sauver le sujet. Dans le cas du roman familial, elle procède en sauvant les parents, le père en particulier, et dans le jeu du fort-da, le sujet sauve la représentation de lui-même, son existence puisqu’avec le signifiant la présence de la mère est maintenue dans son absence. L’ennui, tout à un prix, du coup dans la présence il y a l’absence, et plus jamais aucune présence ne sera aussi totale, ne vaudra celle qui a été perdue. L’instauration de l’ordre signifiant fait la rencontre, mais fondamentalement manquée, aussi plaisante soit-elle dans ce que Lacan appelle de façon plaisante aussi « les décharges bienheureuses du principe du plaisir. »

 

Nous avons souligné que pour Freud la différence est toujours conflictuelle, ce qui le distingue d’Einstein, qui parlait d’affrontement de forces fondamentales. Freud lui répond que le vrai mot pour force, est violence, parce que la division s’accompagne d’un affect qui est toujours de déplaisir.

 

Et à propos du compte qui n’y est pas : c’est une expression que j’emprunte à Lacan dans D’un Autre à l’autre si mon souvenir est bon. C’est ce qu’il décrit comme l’effet même du symbolique : pour le dire simplement, avec le langage, le représentant n’est pas le représenté. Quelque chose toujours rate à être représenté, qui pourtant n’a que la représentation pour essayer de se représenter. Une voie sans issue, une impasse, le mur du langage, ce mur qu’il y a entre l’homme et la femme dans le poème d’Antoine Tudal : « Entre l’homme et l’amour, il y a la femme. Entre l’homme et la femme, il y a un monde. Entre l’homme et le monde, il y a un mur. » Nous que savons que Lacan a situé ce mur au niveau de l’absence de rapport sexuel.

 

Ca cloche, ça rate, c’est l’effet troumatique du langage, comme s’exprime Lacan dans les Non dupes errent : « Mais nous savons tous – parce que tous, nous inventons un truc pour combler le trou dans le Réel. Là où il n’y a pas de rapport sexuel, ça fait « troumatisme ». On invente. On invente ce qu’on peut, bien sûr. »

 

Freud a donc saisi la dimension fondatrice de la répétition dans une autre répétition que celle du cauchemar du névrosé de guerre, dans une autre encore que celle du symptôme, qui sont des répétitions déplaisantes, qui échappent au principe du plaisir. Il l’a saisie aussi dans le moment où se s’institue le lien de représentation, dans le jeu à l’évidence plaisant de l’enfant, d’un plaisir qui n’est pas lui régulé par les décharges bienheureuses du principe de plaisir. Nous seulement nous avons là l’entrée dans le langage du petit fils de Freud, Ernst, qui a à ce moment 18 mois, mais aussi son entrée dans le langage par la répétition, en réponse au traumatisme du départ de la mère. Ce jeu est la façon dont l’enfant non seulement surmonte, mais transforme l’anéantissement catastrophique dont il est l’objet. Soulignons que cette observation est faite en septembre 1915, en pleine guerre.

 

Si le départ de la mère est une catastrophe inaugurale, et Freud n’est pas avare de détails sur le bien-être et le calme de l’enfant avant qu’il ne commence ce jeu, ce n’est pas la dernière catastrophe que vivra intensément l’enfant : du fait de la prématuration de sa sexualité, comme tous les autres, il devra se résoudre à renoncer à l’exercer, en même temps qu’il aura à partager ce qu’il a avec d’autres, et devra aussi renoncer à faire un enfant. Ces événements laissent le sujet désemparé, et en subsiste ce que Freud nomme une cicatrice narcissique.

 

Pour revenir au jeu du fort-da, dont Lacan a fait grand cas aussi dans cette leçon V, Freud y souligne la satisfaction qui tient à se faire l’agent de l’apparition et de la disparition, s’en faire le maître pourrions-nous dire, mais il souligne aussi, et c’est le plus important, la satisfaction qui tient à la répétition elle-même du jeu. En effet, la maîtrise une fois acquise, pourquoi continuer à la jouer à l’identique ? Et Freud insiste sur le fait que la répétition à l’identique est nécessaire au plaisir de l’enfant, par exemple quand on lui raconte des contes. Ce n’est que plus tard qu’interviendra le plaisir de la nouveauté, des variations.

Pouvons-nous dire que dans ce jeu le compte y est, y est assez pour ne pas provoquer la déception qui demande à répéter la tentative à neuf ?

 

Dans le séminaire XI, Lacan fait de ce moment l’accès au principe même de la signifiance. Qu’est-ce que ce principe de la signifiance ici ? Nous l’avons évoqué, la perte de la mère non seulement ne correspond plus à un effacement pur et simple du sujet, mais au contraire, cette perte inscrit le sujet dans la durée dans la continuité.

 

C’est là la trace « troumatique » du langage dont Lacan parle de façon très belle, à la page 276 des Écrits dans « Fonction et champ de la parole et du langage »  : « Par ce qui ne prend corps que d’être la trace d’un néant et dont le support dès lors ne peut s’altérer, le concept, sauvant la durée de ce qui passe, engendre la chose. »

 

Ainsi, dans ce moment privilégié d’instauration de la signifiance, le compte y est, l’unité et la permanence du sujet en est assurée ; ce qui ne faisait que passer, comme la mère au départ, reste et dure, comme la mère ensuite, après le jeu. Cela dit, le compte n’est pas non plus entièrement : ce sujet n’est que manque à la représentation, si le compte y est, c’est en y intégrant un manque inéliminable, à la place duquel dans le discours vient le signifiant maître. Ainsi, le da est dans le fort, mais le fort est dans le da, l’infecte si je puis dire. Rien ne sera plus entièrement fort, mais jamais entièrement da non plus ; et d’ailleurs, quand ils l’étaient, avant le jeu, le sujet n’en savait rien, il l’était c’est tout. C’est pourquoi Lacan peut parler de la bobine du jeu comme du sujet qui en est fait objet a, et parler à propos de cet objet d’une d’automutilation. Quelque chose est perdu. Et le compte n’y sera jamais plus, mais se crée rétrospectivement par cette perte même.

 

Lacan nous illustre cette logique de l’après-coup avec l’exemple clinique d’un enfant traumatisé, c’est le mot qu’il emploie. Il termine la leçon V par l’évocation qui avait frappé sa femme et qui le lui a fait remarquer. Je vous lis le passage, superbe : « J’ai vu, moi aussi, vu de mes yeux dessillés par la divination maternelle, comment l’enfant, traumatisé par mon départ malgré un appel précocement ébauché de la voix et désormais plus renouvelé pour des mois entiers, j’ai vu bien longtemps après encore quand je prenais ce même enfant dans mes bras, je l’ai vu laisser aller sa tête sur mon épaule pour tomber dans le sommeil seul capable de lui rendre l’accès au signifiant vivant que j’étais depuis la date du trauma. »

 

Remarquons l’humour de Lacan qui après nous avoir parlé du départ de la mère dans le jeu du fort da nous donne cet exemple où c’est le père qui part. C’est qu’à ce niveau d’instauration de la signifiance le père et la mère, c’est tout comme, l’Autre y est encore un, avant d’être divisé en père et mère et d’introduire dans le circuit le tiers à exclure. La problématique du parent traumatique se situe là aussi il me semble.

 

En effet, pour distinguer le père de la mère, il faut un autre traumatisme, le traumatisme sexuel, auquel la solution par la narration fantasmatique ne suffit pas. Pour l’illuster, je rappellerai que Hans avait comme tous les petits garçons des érections, qui n’allaient pas sans plaisir. La dimension traumatique de l’érection provient du fait qu’il a voulu y faire intervenir comme partenaire la mère, encouragé peut-être par le fait qu’elle lui laissait faire beaucoup de choses.

 

Le père est alors la fonction qui permet d’articuler le traumatisme sexuel au troumatisme de la structure. C’est ce que nous montre Lacan avec non plus le sommeil et sa fonction, mais le rêve. Le rêve, c’est à la fois ce qui permet de continuer à dormir, donc de satisfaire un vœu, mais c’est aussi ce qui réveille. Il se réfère alors au rêve du père de l’enfant mort. Et ce qui réveille dans le rêve, c’est une voix, une voix, p 58 : …dans ce monde tout entier assoupi, seule la voix d’est fait entendre – Père ne vois-tu pas que je brûle ». Nous retrouvons ce ton de reproche mais rendu vain par le fait qu’il est trop tard, la même chose que ce que dit Hans à son père. Quand le père est confronté à la limite de sa fonction, purement symbolique, quand il ne peut rien au réel de la rencontre manquée, il est toujours trop tard. Un père ne va pas sans son irréparable faillite. Et c’est cela qui réveille le père dans son rêve.

 

De même que c’est cela qui réveille Lacan, encore lui, dans le premier rêve dont il nous parle dans le chapitre, celui qu’il a eu le temps de faire entre le moment où on frappait à la porte de la chambre où il faisait sa sieste et celui où il s’est éveillée. C’est par le coup de la rencontre du réel qui s’est actualisée dan son rêve que le coup frappé à la porte a été efficace.

 

Ce qui bien-sur n’est pas sans nous faire penser au texte de Freud Un enfant est battu, qui traite, au-delà de la fonction du père, de la frappe signifiante en tant que telle.

 

Cela dit, quel rapport entre Ernst Freud et la fille de Lacan, que nous sommes tous, et le PTSD ? Est-ce que le PTSD ne serait par le guerrier, ou le sujet contemporain, c’est la même chose – Gunther Anders – qui montre que dans la guerre contemporaine il n’y a plus ni soldats ni civils. Celui que la discours dominant laisse sans recours possible aux idéaux, qui n’a rien ni personne à qui adresser son « ne vois-tu pas que je brûle ? », et qui par là ne peut être qu’affolé, pris de panique, au sens où Freud définit la panique des foules, quand le trône et l’autel sont détruits. Le guerrier appliqué sait encore qu’il fait la guerre, il sait à qui il obéit, même si c’est de mauvaise grâce, mais le corps auquel est réduit le sujet prolétaire d’aujourd’hui ne sait même pas à quel autre s’en prendre.

 

Alors, qu’est ce qu pousse un sujet à répéter, sous de nouvelles formes, les mêmes impasse, dans ses amour comme dans ses engagements sociaux et professionnels ? Est-ce la volonté de mieux faire, d’arriver à faire mieux qu’il n’a fait jusqu’alors, de corriger le ratage de la rencontre, (j’avais l’espoir qu’avec elle ça pourrait mieux se passer avec la mère)ou au contraire, est-ce pour revivre le ratage, qui redonne son prix et son élan à son espoir, qui lui redonne vie. Souvenons-nous de ce qui Freud dit de DostoÏewski, qui ne retrouvait ses facultés créatrices que quand il s’était ruiné au jeu. Encore un jeu…

 

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